Affichage des articles dont le libellé est Nostalgie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nostalgie. Afficher tous les articles

lundi 29 avril 2013

Dos Gardenias para ti (V)

Je m'aperçois que si j'ai un peu raconté la vie de ma grand-mère, j'ai très peu parlé d'elle. Ce n'est pas chose facile que d'évoquer les personnes qui vous sont chères, je vais m'y essayer même si la mémoire est forcément sélective et l'amour, un filtre à l'objectivité...

Ma grand-mère et moi avons toujours eu des relations privilégiées, j'étais sa première petite-fille et pendant une dizaine d'années, la seule au milieu de trois garçons. L'année de mes 18 ans, j'ai passé un mois avec elle à Alicante, j'ai raconté ici un jour une anecdote qui donne une idée de quel genre de grand-mère elle était. Plus tard, elle est souvent venue me voir à Paris quand j'étais célibataire, un peu moins quand j'ai fondé une famille.

Le principal trait de caractère qui me vient à l'esprit quand je pense à elle, c'est sa drôlerie. Elle est sans doute la personne au monde qui m'a fait le plus rire. Elle racontait tout le temps des blagues, souvent en espagnol, pas toujours très fines mais qu'elle mimait avec tellement de grâce et de malice qu'elles en étaient irrésistibles. Irène n'avait pas fréquenté l'école, elle était presque illettrée, et lisait surtout l'Almanach Vermot.

J'ai gardé une boîte sur le couvercle de laquelle on peut lire en écriture bâton : "les foulare". Moi qui suis une maniaque de l'orthographe, je suis toujours émue quand je tombe par hasard sur cette inscription malhabile, et qui me fait mesurer ma chance d'être instruite. Elle pouvait s'avérer dure aussi. Maman a passé trois ans dans la classe de certificat d'études en attendant l'âge légal (14 ans à l'époque) de quitter l'école.

Son institutrice avait intercédé auprès de ma grand-mère pour qu'elle parte au lycée d'Oran et devienne boursière. Mais Irène n'avait rien voulu savoir. Un jour où adolescente, je lui "demandais des comptes" face à ce qui me semblait une injustice profonde, elle s'écria : "Mais ta mère c'était ma tête, mes bras, j'avais trop besoin d'elle au magasin, je ne pouvais pas la laisser partir !".

Quand j'allais voir ma grand-mère dans sa maison de Bernis, je faisais l'esthéticienne pour elle. Je lui enlevais les points noirs, les poils superflus, lui faisais un "nettoyage de peau" au citron et à l'huile d'olive. Elle se laissait aller, et me murmurait : "Que manos mas dulces..."

Ma grand-mère avait une très jolie voix, cristalline, juste. J'adorais quand elle chantait "Besame, besame mucho" ou "Dos Gardenias para ti". La première fois, quelques années après sa mort, où j'ai entendu la grande chanteuse cubaine Omara Portuando l'interpréter avec le Buena Vista Social Club, je me suis surprise à pleurer toute seule devant ma télé. Aujourd'hui encore, l'écouter me fait le même effet ...

Fin

jeudi 25 avril 2013

Dos Gardenias para ti (IV)

La petite fille, c'est moi !
Après la disparition de François, Irène hésita à rejoindre Raymonde à Paris. Procesa, la sœur si proche et si présente, était morte à 43 ans d’un cancer, suivie de ses parents en 1952 et 1954, Irène avait la quarantaine et plus grand chose ne la retenait dans cette Algérie qui commençait à s'agiter.  Maman, qui avait 18 ans à la mort de son père, a toujours pensé que la famille aurait pu alors repartir d’un bon pied. 

Mais ma grand-mère prit tout le monde de court en se remariant très vite après son veuvage à Antonio, le parrain de Petit Pierre. Par la suite, il deviendrait pour nous, les petits-enfants, "Pépé Antoine". Plus âgé qu’Irène de quatorze ans et somme toute assez ennuyeux, il représentait pour elle la sécurité car il avait de l’argent et des biens. Chose qui ne leur servit pas tellement par la suite : étant sujet espagnol, il ne put prétendre à aucune indemnisation de la part de l'état français après l’indépendance

Ses deux filles mariées et vite mamans, Irène quitta l'Algérie comme tant d'autres au début des années 1960 et s'installa avec Antoine et Petit Pierre dans un petit village du Gard. Cette maison est indissociable de mon enfance. Nous y passions une partie des vacances, et j'ai des souvenirs de noëls où tout le monde chantait. Que de fous rires lorsque nous nous lancions dans des canons sous la direction de mon père !

Quant à mon cousin Francis, il rentrait de son pensionnat avec toujours quelques bonnes blagues à raconter. De temps en temps, on nous expédiait mon frère, mon cousin Jean-Mi et moi à la "remise" où nous inventions toutes sortes de jeux idiots comme tous les enfants de ma génération ont pu en faire, loin des yeux de parents bien contents de ne pas nous avoir dans les pattes.

Les soirs d'été, nous prenions le frais dehors, comme "là-bas". Mes grands-parents avaient également un grand appartement à Alicante, où ils passaient une partie de l'année et où nous allions parfois les retrouver l'été. En 1972, Antoine mourut, et Irène se retrouva une fois de plus seule et maîtresse de sa vie ...  
A suivre ... 

jeudi 18 avril 2013

Dos Gardenias para ti (III)


Pour subvenir à ses besoins et à ceux de son bébé, en l’absence de son mari, Irène s'installa chez sa sœur Procesa et confia Juliette à ses grands-parents paternels jusqu'à ses 6 ans. Ma grand-mère fit alors preuve d’une hardiesse incroyable pour l’époque quand, apprenant un jour qu’une petite épicerie était à vendre, elle prit son courage à deux mains et alla trouver son beau-père dans un café où il faisait une partie de cartes ou de dominos.

En ce temps-là, les femmes n’entraient pas dans ces lieux réservés aux seuls hommes. Mon arrière-grand-père était un homme juste, il l’écouta et lui prêta la somme nécessaire. A partir de ce jour-là, et bien qu’elle travaillât tous les jours par la suite, sa vie changea. Un jour, François finit par rentrer. Son retour tenait du miracle, ma grand-mère ayant dû lui envoyer un mandat à Marseille pour qu’il puisse prendre le bateau. Il était déjà brûlé par l’alcool et la cigarette dont il mourra prématurément en 1953 à l’âge de 48 ans.

Pour l’heure, il était bien là, reprenant sa vie de débauché, sans travailler, se servant dans la caisse de l’épicerie, puis de la librairie. En 1940, ma grand-mère avait en effet acheté sa librairie Hachette et bureau de tabac qui devait la rendre si populaire parmi les Saladéens, puis plus tard les militaires (dont mon père) venus acheter journaux et cigarettes. Irène trouva alors dans son commerce une consolation à ses soucis personnels.

En octobre 1943, malgré sa mauvaise santé, mon grand-père donna un autre enfant à sa femme, ce garçon tant voulu par Irène, et qu'elle appela Pierre. Séparé de 11 et 8 ans de ses grandes sœurs Juliette et Pierrette, et portant le même prénom que son grand-père paternel, il devint pour tous « Petit Pierre » et reçut pour parrain un homme qui devait avoir son importance par la suite, un métayer espagnol, ami de François mais plus sérieux, prénommé Antonio.

A suivre ...

dimanche 14 avril 2013

Dos Gardenias para ti (II)



Irène avait 17 ans, elle était très belle, et c’est comme ça que le beau François la remarqua. Contrairement à ceux d'Irène, ses parents étaient ce qu'on pourrait qualifier de nantis. Eux aussi d'origine espagnole mais d'Andalousie, ils étaient tous les deux nés en Algérie, lui en 1877 et elle en 1879, et faisaient partie de ces colons qui vivaient confortablement dans ce département français d’outre-mer. 

Mon arrière-grand-père était courtier en vin et possédait également à Rio Salado un dépôt de carburant. Maman se souvient que chez eux, on écoutait de la grande musique et des airs d’opéras sur un gramophone. Les quelques photos jaunies de cette époque attestent de leur distinction. Ils avaient trois enfants, Manuel, François et Juliette. Ses parents avaient acheté à leur cadet un garage, où il travaillait quand il rencontra la jolie Irène.

Pour mieux comprendre la portée de cette mésalliance, il faut avoir à l’esprit ce que sa belle-sœur répondit à ses amis qui lui demandaient qui François allait épouser : « une bonniche ». Dans les contes de fées, les fils de rois épousent parfois les bergères mais en général, c’est parce qu’ils en sont tombés fous amoureux. Jusqu’à la fin de sa vie, ce sera d’ailleurs la seule version que ma grand-mère soutiendra.

Pourtant, les années qui suivirent ne semblent guère lui donner raison. Toujours comme dans les contes, ils auraient pu se marier, avoir de beaux enfants et vivre heureux. Mais il faut croire que ce n’était pas leur destin. A peine neuf mois après leur mariage, ma grand-mère accoucha à 19 ans de sa première fille, Juliette. Puis, trois ans plus tard, d'une autre petite fille, Pierrette, ma mère.

Mon grand-père avait déjà depuis longtemps cessé de réparer des voitures préférant les cafés et les parties de cartes avec ses copains de bamboche. Puis, début 1935, ignorant que sa femme était enceinte de ma mère, il partit en Espagne s'engager dans la guerre qui venait de commencer entre franquistes et républicains...

A suivre ...

samedi 13 avril 2013

Dos Gardenias para ti (I)


Ce 13 avril, ma grand-mère Irène aurait eu 100 ans. Mais cela fera 15 ans demain qu'elle nous a quittés. Ma grand-mère était née à Prudon, en Algérie, à l'époque où celle-ci était française. Sa famille avait quitté la province de Valencia en Espagne à la recherche d'un ailleurs plus clément. Je ne sais pas très bien ce que faisait mon arrière-grand-père, je crois qu’il allait là où l’on avait besoin de bras, d’où les fréquents déplacements de sa famille. 

Cinquième de la fratrie, ma grand-mère fut la première à naître sur cette terre d'Afrique du Nord. Il me faut ici raconter une anecdote à propos de sa naissance. Les frères et soeurs de ma grand-mère avaient tous des prénoms espagnols, Evaristo, Alejandro, Procesa et Remedios (qui plus tard, se fera appeler Raymonde). 

Elle-même aurait dû s’appeler Incarnación et ne doit son prénom qu’à l’audace de sa jeune marraine qui, chargée de la déclarer à l’état civil sous ce patronyme peu flatteur, décida au dernier moment de lui donner un prénom en vogue, Irène. Il paraît que mon arrière grand-mère, "l'abuela", connue pour être un vrai dragon, entra dans une colère folle quand elle l’apprit. 

Mais le prénom lui resta. A cette époque, dans les familles pauvres d’Algérie comme d’ailleurs, les enfants travaillaient très jeunes. Je me souviens avoir entendu ma grand-mère raconter qu’à 9 ans, elle lavait les sols (elle disait « le parterre ») chez des riches, dans une salle à manger qui lui paraissait grande comme une salle de bal. Elle eut de nombreux patrons, c’est comme ça qu’elle les désignait, les « patrons », dont certains étaient très gentils avec elle. 

Elle me racontait que l’un d’entre eux, s’étant aperçu de sa maigreur, fit apporter des huîtres à l’office rien que pour elle ! Le dernier employeur qu’elle eut avant de se marier était un dentiste d'Oran pour lequel elle faisait le ménage mais également l’accueil des patients. Dans cette grande et élégante ville, son destin aurait pu être tout autre si sa sœur ne l’avait appelée auprès d’elle lorsqu’elle accoucha de son troisième enfant, à Rio Salado.

A suivre ...

mardi 19 juin 2012

Bernis, son clocher, ses platanes, son député FN

Quand ma grand-mère a quitté l'Algérie en 1962 au moment de l'indépendance, son deuxième mari et elle ont acheté une maison à Bernis dans le Gard. C'était une maison biscornue, au cœur de ce village comme il en existe tant dans le midi de la France, de ceux qui ont l'air de tout le temps faire la sieste à l'ombre des platanes.

J'ai des souvenirs d'enfance et d'adolescence liés à cette maison qui, l'été, parvenait à rester fraîche grâce à l'épaisseur de ses murs. J'entends encore mon grand-père nous crier "La porte !" quand on avait le malheur de la laisser ouverte car il avait une sainte horreur des mouches. Le soir, nous "prenions le frais" sur le pas de la porte. Pour ma grand-mère, ma mère et ma tante, c'était encore un peu "comme là-bas" ...

En 1974, mon frère et moi avions trouvé dans la poche d'une veste de ma grand-mère tous les bulletins de vote des candidats à la présidentielle pour lesquels elle n'avait visiblement pas voté. Parmi eux, ceux d'un certain Jean-Marie Le Pen. C'est avec un certain soulagement que ma jeune conscience politique avait pris note que, contrairement à ses voisines, ma grand-mère ne s'en laissait pas conter par cet affreux borgne raciste et démagogue.

Ses voisines, je ne les aimais pas beaucoup. Certaines venaient du même village d'Algérie qu'elle, d'autres étaient là depuis toujours mais ensemble, elles formaient une sacrée bande de commères. A l'époque, il y avait eu un énorme scandale quand la mère d'une de mes copines du village s'était enfuie avec un Arabe. Je ne sais pas ce qui choquait le plus ces cancanières, que cette mère de quatre enfants ait pu les abandonner ou qu'elle ait jeté l'opprobre sur la communauté pour un moins que rien d'arabe. Racisme ordinaire.

Ma mère et ses frères ont vendu la maison de Bernis à la mort de ma grand-mère en 1998. Je n'y suis jamais retournée. A seulement une dizaine de kilomètres de Nîmes, la commune a poussé comme un champignon pour atteindre 3000 habitants aujourd'hui. Dimanche, la moitié d'entre eux a permis à l'avocat parachuté Gilbert Collard d'entrer à l'assemblée nationale sous l'étiquette hypocrite de Rassemblement Bleu Marine, et d'y porter les "valeurs" nauséabondes du FN. Bernis, je ne te dis pas merci.             

mercredi 15 février 2012

Nostalgérie (3)

Une fois n'est pas coutume, je vais emprunter les mots d'une autre pour raconter ma propre histoire. Josette C. est de la même génération que ma mère et a vécu sa jeunesse dans le même village d'Algérie qu'elle. Pendant un récent séjour chez mes parents, j'ai lu son livre de souvenirs et j'ai recopié - non sans une certaine nostalgie - les passages où elle parlait de ma famille.

Ainsi, à propos de la librairie que tenait ma grand-mère Irène : "Souvent durant ma promenade, mes pas me portaient vers la librairie de Madame Sanchez située sur le Boulevard National. Sa boutique était le palais des mirages de mon adolescence. Avant la rentrée des classes, nous allions avec quelques camarades contempler les trésors qui s'y trouvaient : les plumiers en bois à compartiments au couvercle orné de paysages, les premiers stylo-billes "Bic", les taille-crayons de différentes formes qui récupéraient les copeaux, les ardoises magiques qui s’effaçaient sans éponge, et enfin les cahiers Gallia ou Clairefontaine qui nous accompagnaient toute l'année scolaire avec au verso, les tables de multiplication. Nous prenions plaisir à caresser la première page avant de la noircir ou la bleuir avec les fameuses plumes Gauloise ou Sergent Major".

Témoignage encore plus précieux à mes yeux, Josette évoque mon arrière-grand-mère, l'abuela (prononcer l'aouéla), que je n'ai pas connue, une maîtresse femme selon la légende familiale. "Maman avait acheté au village des étoffes chez Madame Navarro et Monsieur Elbaz, négociants en tissus [...]. Habituellement, une fois les tissus choisis, notre couturière, Tia Remedios, venait à la maison pour confectionner nos tenues mais l'âge faisant, elle fut remplacée par une autre personne qui était très habile pour coudre et faire les finitions des vêtements, mais nettement moins douée pour la coupe et l'essayage."

Plus loin, elle parle d'un de mes "oncles" (en fait un cousin  par alliance de Maman) en ces termes : "En cours de chemin, je récupérais mon amie Lydia Diaz, puis nous partions pour l'école. En passant devant l'atelier de ferronnerie de son père, une gerbe d'étincelles jaillissait de la forge, éclairant par là-même son frère aîné Albert d'une auréole irréelle et magique."

Voilà, ce sont des petites tranches de vie, d'une vie simple aujourd'hui disparue mais quelle chance pour moi d'en avoir eu un petit aperçu. Merci infiniment Josette pour cet inestimable cadeau.

Sur la photo, ma grand-mère, ma mère et mon oncle dans la fameuse librairie qui faisait aussi office de bureau de tabac et "dépôt Hachette".

mardi 10 mai 2011

Génération Mitterrand

Le 10 mai 1981, c'était la première fois que je votais pour élire un Président de la République. Je travaillais alors à La Rochelle comme agent de comptoir (!) non pas dans un bar mais dans une agence de voyages, celle du journal Sud-Ouest. A l'époque, la plupart des groupes de presse avaient leur agence, peut-être une façon d'ouvrir leurs lecteurs à de nouveaux horizons. L'agence était au rez-de-chaussée avec la publicité et les petites annonces, et la rédaction au premier. En 81, j'étais encore sous l'influence politique de mes parents et, contrairement à mon frère et à la plupart des gens de ma génération, voter à gauche n'allait pas de soi pour moi. Au premier tour, j'avais voté pour Michel Crépeau qui se présentait pour le MRG (Radicaux de gauche) surtout parce qu'il était maire de La Rochelle et que grâce à lui (et surtout au rédac'chef du journal), j'avais eu droit à un F2 dans une HLM de la ville (on voit où se logeait ma conscience politique ...).  Bref, le jour du second tour, je ne me souviens plus des circonstances de mon vote mais clairement que j'avais hésité à donner ma voix à Mitterrand que je n'aimais pas beaucoup. Pour moi il était vieux (l'âge légal de la retraite aujourd'hui), je me méfiais de son sourire carnassier, ses mines florentines, et ses discours sibyllins. Mais comme beaucoup de Français alors, je supportais encore moins Giscard, son arrogance, son côté bling-bling et ses promesses non tenues (tiens, tiens, ça me rappelle quelqu'un ...). Bref, ce 10 mai à 20 heures, j'étais devant la télévision de la rédaction avec mes collègues et quelques Rochelais lorsque le visage de "Tonton" est apparu. Ceux qui ont vu cette image se souviennent peut-être que les deux candidats étant également dégarnis, il a fallu arriver aux sourcils pour qu'on comprenne que la France venait de changer de bord. En quelques minutes, les quais ses sont couverts de badauds, les rues ont résonné des klaxons des voitures (La Rochelle, ville touchée au début des années 80 par 10% de chômage, votait largement à gauche) et avec mes copines, j'ai observé du balcon la liesse populaire. Plus tard, Crépeau est arrivé au journal avec une caisse de champagne (entre les deux tours, il avait logiquement appelé ses électeurs à donner leurs voix à Mitterrand) pour fêter l'événement. On notera au passage le devoir de neutralité d'un grand quotidien régional... Et vous, votre 10 mai 81 ?

jeudi 20 janvier 2011

Mon père, les Capucins et "Bambi" Moga

En Afrique, on dit qu'un vieillard qui meurt c'est une bibliothèque qui brûle. Mon père n'est pas un vieillard, du moins pas encore, c'est un monsieur de 76 ans dont les yeux bleus gardent tout leur éclat et la mémoire sa  vivacité. Il se trouve que notre nouveau quartier est celui de sa jeunesse, celui où à 16 ans, il travaillait comme barman aux Capucins. Le Marché des Capucins pour les Bordelais, c'est une véritable institution, le ventre de Bordeaux, le seul quartier qui du 19è siècle au milieu des années 70 s'animait lorsque tous les autres dormaient. Hier, j'ai suivi pas à pas mon père sur les traces de son passé. Au 11 de la rue Clare, il a fini par repérer les stigmates de ce qui avait été le café où il servait. Sur une façade grise, un rideau métallique à demi baissé est surmonté d'une enseigne sur laquelle on peut lire "Phone - Fax - Internet", trois vocables qui auraient plongé Gaby, le patron du bistrot disparu prématurément rongé par l'alcool et le tabac, dans un abîme de perplexité. Papa a hésité un peu, a traversé la rue et a reconnu dans une boucherie halal ce qui avait été autrefois une crèmerie. C'est bien là, s'est-il exclamé, du café, je voyais la fille des crémiers ouvrir sa boutique, une jolie fille a-t-il ajouté. Je n'en saurai pas plus. Juste à côté, c'était un entrepôt de bananes. Tous les mandataires et les routiers convergeaient vers les Capucins aux premières heures de la nuit et chacun venait se réchauffer d'un café ou d'une gratinée. Ils avaient leurs habitudes et chaque bistrot, son ambiance et sa clientèle de fidèles.  A l'angle de la rue Clare et de la rue Bergeret, c'était d'ailleurs un oncle de mon père, Tonton Charles, qui tenait le "Ramuncho". Papa se levait tous les jours à une heure du matin, remontait à pied le Cours de la Marne depuis la Gare St Jean, rasant les murs car la nuit était noire et les lampadaires rares. Il travaillait au café qu'à 20 heures, heureux pendant le coup de feu du mitan de la nuit à la fin de la matinée, et s'ennuyant ferme l'après-midi quand la fatigue commençait à se faire sentir et que seuls quelques poivrots tenaient encore le zinc. Et cela tous les jours du lundi au samedi. Heureusement, le dimanche c'était relâche et il pouvait alors aller au stade de rugby voir évoluer les frères Moga, ces figures des Capucins, bouchers et crémiers de leur état.  Soixante ans après, j'ai vu briller les yeux de mon père pendant qu'il me parlait d'Alphonse dit Fonfon, d'André, et surtout d'Alban dit Bambi, 1 m 87 pour 109 kg, 22 fois sélectionné en équipe de France.  Si une rue de Bordeaux porte désormais leur nom, aucune rue ne portera jamais celui de mon père ni d'aucun de ceux à qui le travail ne faisait pas peur, dans les années cinquante aux Capucins.

vendredi 29 octobre 2010

Mélancolie

Elle s'appelait Marie-Anne Etchemendy. Un nom d'héroïne de roman. C'était ma grand-mère, et je l'ai mal connue. Aujourd'hui, j'ai pris le bus et je suis passée pas très loin de la dernière adresse où elle avait vécu à Bordeaux. Rue Lecoq, juste derrière la caserne des pompiers. C'est bizarre de revenir dans cette ville où une page de l'histoire de ma famille a été écrite. Pendant longtemps, les seules images que j'avais de ma grand-mère étaient celles d'une femme de forte corpulence, gentille, douce et éternellement malade. Malade de la tête, c'est ce qui se disait d'elle. Je suppose qu'elle était bipolaire mais à l'époque, on ne savait pas de quoi elle souffrait. Langueurs, dépression chronique, troubles du comportement. Aussi loin que je me souvienne, je revois le visage de mon père barré de rides soudaines lorsqu'il s'entretenait avec un mystérieux interlocuteur au téléphone. Puis les messes basses que mes parents faisaient entre eux avant les départs précipités de mon père. Tant qu'elle a été capable de vivre seule, dont la dernière fois dans ce petit appartement Bordelais où je lui ai rendu de trop rares visites, il fallait suivre ma grand-mère de près. Parfois, elle errait dans les rues, prenait un train et repartait sur les traces de son enfance. Papa lâchait tout et partait la chercher. Nous, les enfants, nous ne comprenions pas grand chose, juste que notre grand-mère donnait bien du souci à nos parents. Un jour, les grands ont décidé qu'elle ne pouvait plus être laissée sans surveillance et elle est partie vivre chez mon oncle et ma tante à Anglet. Plus tard, on l'a placée "dans une maison". C'est un des rares souvenirs que je garde d'elle. Assise sur un banc, l'air absent, vêtue d'une robe à fleurs en tissu indéfroissable qu'une de ses belles-filles lui avait offerte. Je ne me souviens pas de ce qu'on se disait, à l'époque c'était pour nous une corvée que d'aller la voir les dimanches dans un de ces endroits qui vous filaient le bourdon. Elle est morte l'année de mes 19 ans. D'une encéphalite virale. La tête encore. Je passais des examens et j'avoue que je me rappelle à peine cet événement. Juste que l'ai vue sur son lit de mort et que longtemps, l'image de son masque mortuaire m'a hantée. Aujourd'hui, j'aimerais en savoir plus sur sa vie. Une de ses nièces m'a dit récemment qu'elle se la rappelait plongée des journées entières dans les livres. Au fond, c'est peut-être ça qu'elle m'a transmis, cet amour de la lecture. Il ne reste plus non plus beaucoup de photos d'elle, ni de mon grand-père d'ailleurs. J'aime bien celle-ci, elle s'est effacée avec le temps mais on y devine une famille. Le père, la mère et leurs deux petits garçons, un blond et un brun. J'ignore si Marie-Anne était heureuse à ce moment-là. Je ne saurais jamais si elle l'a été un jour...

samedi 13 juin 2009

Une vie (III)

La petite fille, bien sûr, c'est moi. J'ai eu de la chance de ne pas perdre mon père ce jour-là, et que plus tard mes parents me donnent un frère, de deux ans et demi mon cadet, puis quand j'ai eu 9 ans, une petite sœur. Papa a fait toute sa carrière dans l'armée de terre. Je suis née fille de caporal-chef et c'est au bras d'un colonel que j'ai marché vers l'autel lors de mon premier mariage.

Je suis très fière de mon père et pourtant, être fille de militaire quand on était adolescente dans les années 70, ce n'était pas évident. Je me souviens d'une manif du lycée où, avec un copain fils de commissaire de police, nous nous sommes cachés quand on a vu le photographe du journal ! Mon père n'était pas très présent pendant notre enfance. Il travaillait beaucoup, partait souvent en missions ou en manœuvres.

Nous avons aussi pas mal bourlingué mais toujours en France. Papa pensait que les séjours outre-mer ou à l'étranger nuisaient à une bonne scolarité. Pourtant moi, Djibouti, Papeete, et même Constance, ça me faisait rêver ... Maman était toujours là, présente, aimante, résolument positive. Elle faisait et défaisait des cartons, raccourcissait ou rallongeait les rideaux, au gré des mutations. Et puis, l'armée était une grande famille où l'on s'aidait beaucoup.

Mon père est revenu à la vie civile en 1983 et a pris sa retraite à Montpellier, sa dernière affectation. C'est là qu'il vit toujours avec sa Pierrette, plus de 50 ans après, et tout près de sa benjamine. Ils nous ont "semés", mon frère et moi, à l'avant-dernier point de chute, Bordeaux. Lui y est resté, et moi j'ai continué à rouler ma bosse un peu partout.

Aujourd'hui, Dominique chante dans deux chorales, dont une en basque. Il est abonné depuis quarante ans au "Miroir de la Soule" et assiste de temps en temps au banquet des anciens de Saint-François. Sa santé est bonne, il marche, voyage beaucoup avec Maman, fait des tournois de tarot, et a une chance insolente au jeu. Mais pas encore au loto sur les grilles duquel, invariablement, il coche les jours de naissance de ses huit petits-enfants.

Ah, j'oubliais, Dominique a 75 ans aujourd'hui. Bon anniversaire, Papa !

vendredi 12 juin 2009

Une vie (II)

En 1954, Dominique embarque pour le Maroc, puis ce sera l'Algérie. Une drôle de guerre qui ne dit pas encore son nom le rattrape comme tant de jeunes gens de cette génération. Mais lui s'est engagé, il est caporal. La vie joue de drôle de tours. Lui, le jeune Basque qui aurait pu passer sa vie au pays, va rencontrer le grand amour en Oranie où son régiment est cantonné.

Elle est brune, pleine de charme et c'est la fille de la libraire-buraliste. Dominique est toujours partant pour aller acheter les cigarettes de toute la section... La jolie brunette n'est pas libre, elle est fiancée à un ami d'enfance mais lui comme elle sont très vite sûrs de leur amour. Avant de repartir, Dominique obtient de Pierrette la promesse qu'elle l'attendra, et c'est ce qu'elle fera après avoir rompu ses fiançailles.

En octobre 1956, quand ils se marient, ils réalisent qu'ils ont en tout et pour tout passé un mois à "se fréquenter". Mais la guerre est là qui n'attend pas. Dominique doit repartir, laissant sa jeune femme bientôt enceinte de leur premier enfant.

Le 15 août 1957, Dominique est en permission mais trop loin pour rejoindre sa femme. Il décide de partir en goguette avec trois copains dans la 2 CV de l'un d'eux, Raymond T. Au moment de monter dans la voiture, Dominique aperçoit un curé en soutane. Et, à la stupéfaction de ses copains, il décrète que c'est le 15 août et qu'il n'a jamais raté une messe ce jour-là. Les copains ont beau insister, se moquer de lui, rien n'y fait, son crâne de Basque est aussi dur que les cailloux charriés par le Gave de Mauléon. Il renonce à la virée.

Dans la soirée, il apprend que les copains sont tombés dans une embuscade dont ils n'étaient pas la cible mais les infortunés témoins, des victimes collatérales comme on dirait aujourd'hui... Aucun n'échappe au massacre. La Sainte Vierge y est-elle pour quelque chose ? Dominique ne veut pas le savoir, il est trop malheureux, mais ce dont il est sûr c'est qu'il ne manquera jamais plus aucune messe du 15 août.

A l'autre bout de l'Algérie, une petite fille qui n'est pas encore née ignore qu'elle a failli ne jamais connaître son père...
(à suivre)

jeudi 11 juin 2009

Une vie (I)

Le 13 juin 1934, dans une solide bâtisse surplombant la Nive, un beau bébé pose pour la première fois son regard bleu sur le monde qui l'entoure. La maison familiale maternelle où il naît se situe juste avant le pont qui sépare Ispoure de sa fière voisine Saint-Jean-Pied-de-Port, dernière étape avant les Pyrénées sur la route de Compostelle. Ispoure ne verra pas longtemps grandir le petit Dominique, prénommé ainsi comme tous les aînés de la famille du côté de son père.

C'est en effet dans une autre province basque, la Soule, berceau de sa famille paternelle, que Dominique va passer toute son enfance. Son père, Pierre, petit dernier d'une famille de 13 enfants, est cheminot, sa mère, Marie-Anne, reste à la maison. Deux ans et demi après lui, naît un deuxième garçon, Jean. Son grand-père est agriculteur dans un village montagnard de 450 âmes au nom rocailleux, Aussurucq. C'est là que la famille s'installe lorsque la guerre éclate.

Selon la légende locale, les Allemands n'atteindront jamais ce petit village souletin. Un pont en contrebas que les résistants ont opportunément fait sauter, les aurait empêchés de poursuivre leur avancée... On vit chichement mais entre paysans, on s'entraide. Une tante tient aussi le débit de boisson, tabac, épicerie du village, et c'est la marraine de Dominique, son préféré. Les enfants ne parlent que le basque, jouent au fronton et dans les champs, leurs journées seulement ponctuées par les passages obligés à l'école et à l'église.

Après la guerre, la famille s'installe à Mauléon, le chef-lieu de canton, où Marie-Anne travaille un temps à la fabrique d'espadrilles. Dominique et Jean vont au collège Saint-François. Un jour où il se bagarre avec un de ses camarades, un professeur en soutane intervient, sépare les deux garnements en les tirant par les oreilles, et les admoneste : "Vous n'avez pas honte, vous êtes cousins !" Dominique et Simon E., même nom mais originaires de deux vallées différentes, ne se connaissaient pas.

A 16 ans, brevet en poche, Dominique part à Bordeaux vivre chez une sœur de sa mère. Il travaille comme serveur au marché des Capucins, le "ventre de Bordeaux". Il se lève tôt, travaille très dur, et rêve d'ailleurs. Il décide alors de s'engager dans l'armée. Il a 19 ans, sa vie d'homme commence.

(à suivre)

samedi 23 mai 2009

Et les radios chantaient

Juin 1977. J'ai 19 ans, un BTS de tourisme en poche et je débarque à Paris. En cette période bénie, un étudiant fraîchement diplômé ayant fait quelques stages, est à peu près sûr de décrocher immédiatement un contrat. J'ai trouvé mon premier "vrai" job dans une agence de voyages, près du métro Balard. Elle répond au nom évocateur de France Tropiques. La chef de comptoir est adorable et me prend sous son aile. Elle s'appelle Claudette, est mauricienne et son accent chantant, roulant joliment les "r", est déjà une invitation au voyage. Pas d'internet à l'époque, j'ai repéré mon point de chute provisoire dans l'annuaire du téléphone, plan de Paris à la main. Comme je n'y connais rien, j'opte pour un foyer de jeunes filles rue de Vaugirard dans le XVè. Grossière erreur. Si la rue de Vaugirard est parallèle à la rue Lecourbe, au bout de laquelle se situe mon agence, c'est aussi la plus longue de Paris ! Je me retrouve donc dans le même arrondissement à faire trente minutes de métro avec une correspondance (il existait sûrement des bus mais ça ne m'est pas venu à l'idée). Le foyer est tenu par des bonnes sœurs et la discipline est stricte, les heures d'entrées et sorties réglementées, et bien sûr, pas de garçons ! J'ai une chambre minuscule mais ça me convient très bien. [Nous remarquions avec une copine, que nos enfants ont l'esprit grégaire et n'envisagent que la coloc quand ils quittent le nid, alors que nous ne rêvions que d'une chose, une chambre de bonne, même avec toilettes sur le palier, mais seul(e) ! Sans doute parce que les appartements de nos parents étaient petits et qu'on en avait plus qu'assez de la promiscuité avec nos frères et sœurs... ].
Les cloisons sont si fines que j'entends la radio de ma voisine [RTL alors que ma fille écoute RTL2, on est vraiment passé à l'ère 2.0...]. Le tube de l'année c'est un pot pourri (on dirait medley aujourd’hui) de Laurent Voulzy. "On a tous dans le cœur une petite fille oubliée..." qui repasse en boucle. Trente ans après, on se rappelle tous des paroles...
Le samedi, je pars faire du shopping au Boul' Mich avec une petite beurette délurée qui bosse dans les fringues. Je l'accompagne serait plus exact car je suis trop complexée pour essayer et encore plus fauchée pour acheter. Fin juin, je reçois un coup de fil de mes parents restés à Bordeaux. Havas me propose un poste à Biarritz. Je quitte donc Paris au bout d'un mois seulement, pour n'y revenir qu'en 1985. Mais ça, c'est une autre histoire ...

mercredi 18 février 2009

Elucubrations nocturnes

Il farfouille fébrilement dans le tiroir de sa table de nuit. Déchire le papier avec ses dents. Avale goulûment sa dose de plâtre. L'homme a des aigreurs d'estomac. J'ouvre les yeux. Regarde l'heure projetée en rouge au plafond de la chambre. 2:13. A peine trois heures que je dors. Je me découvre un mal de crâne lancinant. Dans ma tête, mon petit juke-box personnel diffuse en boucle :
"La vie me donne ce que j'attends d'elle, bonne nouvelle"
Je pense à celui dont j'entends clairement la voix. Le grand Francis. Grand, il l'est l'animal. Je l'ai croisé avec ses musiciens à Blagnac il y a des années de cela. A l'époque, il avait encore les cheveux longs et des moustaches gauloises. Il faisait pas loin de 2 mètres. Pourtant, c'est un homme discret. Peu de télés, jamais de reportages dans les magazines. Un album de temps en temps. Et un public d'afficionados dont je suis. J'aime tout chez Cabrel, son univers onirique, les paroles de ses chansons dont le sens m'échappe parfois et par dessus tout, la musique de son accent qui fleure bon le Lot-et-Garonne. A peu près à l'époque où je l'ai croisé, on m'avait proposé un poste à responsabilités à Marmande. Au directeur qui m'offrait cette promotion, j'ai répondu avec toute l'insolence de mes 22 ans : "Qu'est-ce que vous voulez que j'aille faire à Marmande ? il n'y a que des tomates et des rugbymen." Ce fut Toulouse, puis Paris. J'avais un côté Rastignac en jupon.
"La vie me donne ce que j'attends d'elle, bonne nouvelle"
Ma vie aurait pu changer du tout au tout si j'avais accepté ce poste. J'aurais pu tomber sur un gentil garçon, rugbyman pourquoi pas ? Après tout, ça fait plus de 20 ans que je n'ai pas retraversé la Loire, moi qui me sens profondément une fille du Sud. Chaque année, je me dis que cette fois, c'est la bonne. Parfois même je me pose des ultimatums. L'an dernier, j'y ai cru et puis, ça ne s'est pas fait. Et maintenant, voici venir cette crise qui nous rend tous prudents pour ne pas dire frileux. Pourtant, j'aimerais pouvoir me rapprocher de mon fils, de mes parents qui vieillissent (quoique je viens de recevoir un texto de ma mère qui est au Carnaval de Venise !) , voir grandir mes neveux, et surtout, surtout, ouvrir les yeux le matin sur un ciel bleu...
"La vie me donne ce que j'attends d'elle, bonne nouvelle"
PS : Pour les fans de Cabrel, je recommande la lecture hilarante de cette planche de Leslie. C'est .

vendredi 30 janvier 2009

A l'ombre des jeunes filles en fleurs

La lecture récente du dernier Jonathan Coe (pas son meilleur d'après moi mais bien quand même), m'a donné l'envie de "raconter une photo". J'ai choisi celle-ci. Qu'y voit-on ? Quatre jeunes filles aux champs. Deux d'entre elles ont piqué des fleurs dans leurs cheveux. Pas d'autre indication de l'endroit où a pu être pris le cliché. D'après leurs vêtements, on situe la période autour des années 40 ou 50, ce qui peut être corroboré par le noir et blanc de la photo et le grain du papier (c'est plus facile pour moi qui ai l'original sous les yeux).

Elles ont toutes des manches longues mais retroussées et trois d'entre elles ont la tête recouverte d'un foulard ou d'un chapeau. On peut donc en déduire que la photo a été prise au début des beaux jours. Elles semblent très proches les unes les autres à la manière dont chacune passe son bras autour des épaules de sa voisine. A part celle de droite, toutes posent pour le photographe. Qui est-il justement ? Une cinquième amie, le fiancé de l'une d'elles ? Vais-je lever le voile ou non ? J'ai certaines clés mais pas toutes. Allez, j'arrête ce suspense...

Parmi ces quatre filles en fleurs, il y a ma mère. C'est la troisième en partant de la gauche et la plus jeune. Elle doit avoir 15 ou 16 ans. A sa gauche, celle qui arbore crânement un petit chapeau à la Trénet, c'est sa soeur aînée, ma tante et marraine, Juliette. La brune au foulard c'est Constance, leur cousine germaine et de l'autre côté, sa belle-soeur Maria. Pour ce qui est du photographe, je n'ai pas éclairci le mystère mais je pencherais pour Camélia, la soeur de Constance, les quatre cousines étant inséparables.

A peu près du même âge et élevées comme des soeurs, comme aime à le rappeler Maman. Toutes nées dans les années 30 en Algérie, département d'Oran. Toutes sauf Maria. Curieux destin que celui de Maria. Elle était Russe. C'est le frère de Constance et de Camélia qui l'avait ramenée "dans ses bagages" à la fin de la guerre où il avait été fait prisonnier.

Elle avait à peine 16 ans quand elle est arrivée dans ce pays qu'elle ne devait probablement même pas situer sur une carte. Elle était magnifique et il en était fou. C'est la seule à ne plus être de ce monde, elle est morte l'an dernier. Je pourrais raconter leur histoire, à chacune, du moins ce que j'en sais. Mais je préfère les garder comme ça, pour l'éternité, à ce jour et à cette heure d'un printemps algérien où tout était encore possible...

lundi 28 juillet 2008

Les liens du mariage

Samedi matin, mon mari est allé acheter Le Monde qu'il n'a pas trouvé en kiosque, il a donc rapporté Libé. Le dossier du week-end portait sur les mariages forcés qui connaissent une recrudescence l'été. Ils feraient 70000 victimes en France, décompte jugé improbable par un des témoins car il signifierait qu'une jeune fille sur deux issue de l'immigration serait concernée. Selon elle, ce chiffre devait inclure les mariages "arrangés" dont certains, heureusement, sont consentis. Cet article a fait écho en moi à un vieux souvenir que je croyais enfoui au tréfonds de ma mémoire. C'était il y a 30 ans, je préparais un BTS de tourisme à Bordeaux. Nous étions une promo de 22, dont deux Tunisiennes venues dans le cadre d'un partenariat entre notre lycée et le ministère du tourisme à Tunis. Elles s'appelaient Radhia et Houda, et j'avais une préférence pour cette dernière. Elle n'était pas très grande, toute menue, et dans son visage rond et lumineux, deux grands yeux bruns ourlés de longs cils riaient tout le temps. C'est elle qui m'a fait découvrir le maquillage au khôl. Rhadia et elle vivaient comme n'importe quelle étudiante, elles bossaient, faisaient la fête et avaient même des copains rencontrés en Cité U. Quand les deux années se sont terminées, chacun est reparti de son côté et j'ai un peu correspondu avec Houda. Je me souviens de sa dernière lettre : "C'est affreux, on veut me marier !". Je n'ai plus trop les détails en tête, le temps a passé, mais il me semble que son père et sa mère n'avaient pas le même prétendant en vue, et qu'elle comptait sur cette zizanie pour gagner du temps. J'ai dû lui répondre et puis, plus rien. Quatre ans après, je gagnai lors d'une tombola, une croisière en Méditerranée pour deux personnes, et je décidai d'emmener ma mère. En escale à Tunis pour quelques heures, nous entrâmes dans un bureau de poste et je me mis à rechercher la trace de ma copine dans l'annuaire téléphonique. Elle avait un nom courant, El Abed, et je devais avoir soit une adresse, soit l'initiale d'un prénom, car je me rappelle avoir passé quelques coups de fil. En vain. Plus tard, avec l'arrivée de Google, j'ai essayé encore de la retrouver, mais là aussi sans résultat. J'ignore si elle a pu exercer le métier pour lequel elle s'était préparée. Je suppose qu'elle doit être mère et probablement grand-mère aujourd'hui. Je ne sais pas grand chose de sa vie mais je doute qu'elle l'ait complètement choisie...
PS : Cette superbe photo a été empruntée à Louise Weiss

samedi 19 juillet 2008

Nostalgérie (2)

J'ai essayé de dire ici mon attachement pour l'Algérie, terre de ma famille maternelle, où nous avons bien failli partir vivre l'an dernier. Ça ne s'est hélas pas fait pour les raisons que j'ai expliquées .
Depuis ce faux départ, je corresponds régulièrement par mail avec une association d'anciens du village. La semaine dernière s'est produit un petit miracle comme nous en réserve parfois la toile. Le Maire actuel de cette bourgade d'Oranie a eu vent par un de ses condisciples de l'existence du site de l'association et s'est reconnu sur une photo de classe mise en ligne. Elle a été prise en 1960 dans la classe de CM2 de "Monsieur Robert" et, vous l'aurez compris, le premier édile c'est le petit garçon sage à la chemise à carreaux. Je ne ferai pas d'angélisme en vous parlant de réconciliation et d'amitié entre les peuples mais le symbole est joli, ne boudons pas notre plaisir. Gentiment, Monsieur le Maire a envoyé à l'association des photos de sa commune aujourd'hui. Depuis quelques années, des voyagistes surfent sur cette vague nostalgique pour proposer des pèlerinages à d'anciens pieds-noirs - mes parents eux-mêmes y sont retournés en 1988 - nous avons donc périodiquement des photos récentes. Mais là, ça faisait bizarre de se dire qu'elles avaient été prises quelques jours, voire quelques heures auparavant et que, par la grâce du numérique et de la toile, nous avions presque en temps réel le ciel bleu d'Algérie sous nos yeux !
Dans son message, il nous apprend aussi une nouvelle surprenante. Le grand écrivain national, Yasmina Khadra, publiera à la rentrée de septembre son nouveau roman avec pour toile de fond les événements d'Algérie, et il a choisi justement "notre" village pour y situer l'action. D'ailleurs, autre prodige du net (dont je ne suis pas sûre cette fois qu'il faille se réjouir) des extraits sont déjà en ligne. Pour les curieux, c'est . De Yasmina Khadra, je n'ai lu que "L'attentat", un livre fort dont on ne sort pas indemne. Je n'ai donc aucun doute sur la qualité de ce prochain opus mais bizarrement, je n'arrive pas à me réjouir de cette sortie. Sans doute nulle envie de ce coup de projecteur sur ma madeleine de Proust à moi ...

lundi 26 mai 2008

Revoir Manhattan

Nous évoquions l'autre jour avec mon homme les vieux films que nous affectionnions particulièrement, nos films cultes en somme, "Casablanca" (lui), "Breakfast at Tiffany's (moi), "La Vie est Belle" de Capra (nous) quand, au même moment, nous avons repensé à Manhattan. Il a donc couru les magasins samedi pour le trouver en DVD, et dimanche soir nous étions confortablement installés devant notre petit écran à le regarder.
Curieusement, il n'a pas vieilli. Bien sûr, il y a l'immonde frange frisotée de Diane Keaton, une chienne comme disait ma grand-mère (j'avais la même), les lunettes-hublots de Michael Murphy, son short flottant des plus seyants quand il joue au squash... Dans l'appartement de Mary-Diane, le téléphone en bakélite blanc ne cesse de faire entendre sa sonnerie aigrelette (pas de portable collé à l'oreille encore...), alors qu'elle tape ses articles sur sa Remington, l'ancêtre de notre MacBook. Quant à Woody Allen, le générique de fin a beau nous apprendre qu'il est habillé par Ralph Lauren, il reste toujours le même, avec ce style intemporel qui n'appartient qu'à lui.
Malgré ces quelques anachronismes, Manhattan, près de 30 ans après sa sortie, n'a pas pris une ride sans qu'on puisse vraiment dire pourquoi. Le fait qu'il ait été tourné en noir et blanc peut-être, la qualité de la photo qui fait que New York n'a jamais été aussi bien filmée, la musique de Gershwin - ah cette Rapsody in Blue ! ... - ou bien les thèmes abordés toujours actuels. Isaac-Woody y épingle le snobisme d'un microcosme intellectuel New-Yorkais qui tout aussi bien pourrait être de nos jours celui des bobos germanopratins.
Voici trois bonnes raisons parmi d'autres de revoir Manhattan :
Pour la scène où Isaac rencontre Mary, la journaliste pédante qui relègue son Dieu Bergman au rang de ringard, et l'entendre dire à sa girl friend : "Van Gogh ? Elle a dit Van Gogh ?" en essayant d'imiter son accent guttural qui se veut authentiquement batave. Pour celle où il dit à Tracy-Mariel Hemingway qu'elle a la voix de la souris de Tom et Jerry (ce qui est vrai !) et qu'il lui demande de ne pas être trop mûre pour son âge (elle a 17 ans). Ou celle où il prend à témoin le squelette dans la salle de classe de la trahison de son ami Yale-Michael et n'hésite pas à prendre Dieu pour modèle...

L'eau à la bouche ? Rendez-vous là : Manhattan (1979) de Woody Allen.

vendredi 23 mai 2008

Escort Mum

Ma fille grandit et s'émancipe. Et bien sûr, moi je flippe. Hier soir, par exemple, elle avait un babysitting à, disons, 100 mètres de la maison. Et bien, je ne me suis pas endormie avant qu'elle ne soit rentrée telle Cendrillon, peu avant minuit. Je me souviens d'une fois où j'avais copieusement enguirlandé ma mère que j'avais trouvée assise derrière la porte, un soir où je rentrais particulièrement tard. Elle s'était vexée et m'avait juré que c'était la dernière fois qu'elle s'en faisait pour moi. De fait, elle ne s'est plus manifestée lors de mes virées suivantes, et c'est moi qui me suis offusquée du peu de cas qu'on faisait de moi dans cette maison...

Ma Zuzu donc, qui va avoir 17 ans en août prochain, s'est trouvé un job d'été pendant le Festival d'Avignon. Je suis plutôt sereine car elle va travailler pour une de mes petites cousines (demoiselle d'honneur à mon premier mariage, ça ne me rajeunit pas ...) et son mari qui sont cavistes. Comme ma fille est folle de théâtre, elle se fait déjà tout un monde de ce qu'elle va connaître là-bas. Comme je lui parlais du "off" Avignonais, je n'ai pu m'empêcher de la mettre en garde. C'est vrai, je la voyais déjà aux prises avec un vieux metteur en scène libidineux lui proposant de lancer sa jeune carrière, ou bien un jeune premier beau comme Gérard Philipe du temps du TNP (faudrait que je me mette à la page question références, ça date un peu, non ?).

Et tout à coup, m'est revenue en tête une anecdote que je lui ai racontée, et qui m'a donné l'idée de ce post. Voilà, c'était l'été de mes 18 ans et pour parfaire mon espagnol, j'étais partie un mois chez ma grand-mère qui passait la moitié de son année à Alicante. J'avais dans l'idée de travailler un peu et je me suis mise à éplucher les petites annonces. Complètement ingénue, j'ai répondu à celle-ci : "Bar Américain cherche hôtesses parlant anglais et français si possible". Je n'invente rien. J'ai appelé au numéro indiqué et je suis tombée sur un monsieur charmant qui m'a donné rendez-vous à la terrasse d'un café. Français, la quarantaine, portant beau, il a commencé à m'expliquer en quoi consistait le job. Pretty woman, à l'époque, n'était pas encore sorti mais je crois que même naïve, j'ai compris de quoi il s'agissait...

Bon, attendez la chute ! Ma grand-mère qui connaissait la vie avait trouvé l'annonce un peu louche. Je ne vous raconte pas la tête de mon potentiel employeur quand à la question : "Et alors, comme ça vous êtes venue seule en Espagne ?" je lui ai répondu du tac au tac : "Pas du tout, je vis chez ma grand-mère. D'ailleurs, je peux vous la présenter, elle est juste à la table d'à côté !"