mercredi 9 février 2011

Con fuoco

Le week-end dernier nous étions à Paris. Que nos amis parisiens ne poussent pas tout de suite des cris d'orfraie, ça s'est décidé à la dernière minute, un copain emmenant sa belle en voyage à Prague et nous ayant proposé son appartement, nous l'avons accepté avec empressement. Ce qu'il y a de bien avec les escapades impromptues c'est qu'elles permettent de faire des choses auxquelles on n'a pas eu le temps de se préparer. Ainsi, alors que nous étions sur la route, BrB a appelé son frère qui bosse au service de presse de la salle Pleyel et nous avons eu des places pour le soir même au concert de la Staatskapelle de Berlin dirigée par le vibrionnant Daniel Barenboim. Et cet homme-là, je vous assure, c'est un spectacle à lui tout seul. Ce presque septuagénaire moitié argentin, moitié israélien et détenteur d'un passeport palestinien (!) déborde d'une énergie rare et est d'une générosité incroyable. Au programme du concert, il y avait du Bartok pour commencer et ensuite la 5è symphonie de Tchaïkovski, jouée magistralement par un orchestre très pro dirigé par un chef éblouissant. Je ne suis pas une mélomane avertie loin s'en faut mais là, à un moment précis, lors de l'entrée des cuivres dans le dernier mouvement, je me suis sentie littéralement transportée, parcourue de frissons et les larmes aux yeux. Je crois que ça ne m'était jamais arrivé auparavant un tel choc. Le public de Pleyel est connaisseur en général et a fait une ovation au maître et à ses musiciens qui ont encore joué en prime la Valse Triste de Sibelius et un extrait du Lac des Cygnes. Un régal. Le lendemain, nous avons poursuivi notre week-end culturel avec deux expos photos, André Kertesz au Musée du Jeu de Paume (très bien mais c'était le dernier jour) et le sud-africain David Goldblatt à la Fondation Henri Cartier-Bresson, où nous nous sommes retrouvés nez à nez avec notre amie photographe Henriette dont j'ai déjà parlé ici. C'est un peu comme dans Pagnol, tu as été à Paris et tu n'as pas vu Andolfi ? Et bien nous si ! Il faut le faire quand même... Pour terminer en beauté, dimanche soir nous sommes allés à la Comédie Française qui donnait "Un tramway nommé désir" de Tennessee Williams. Bon, comment dire ? Les acteurs du Français étaient bons évidemment (Eric Ruf en Stanley n'était pas très convaincant mais difficile de passer derrière Brando et son marcel) mais la mise en scène ne m'a pas conquise. Un décor japonais, une moto pétaradant sur scène, un Mitch qui ressemblait à un des barbus de ZZ Top, bref à trop vouloir être original on perd de vue l'œuvre  ... et le public. Chose qui ne risque pas d'arriver au Maestro Barenboim !    

mercredi 2 février 2011

Vous achetiez ? J'en suis fort aise.

Vous savez quel est selon moi le plus beau métier du monde ? Banquier. Regardez ce qui s'est passé récemment aux États-Unis provoquant une onde de choc dans toute la planète. Je veux parler bien sûr de la crise des subprimes, ce truc qui, comme le faisait remarquer un observateur avisé, nous a coûté cher sans même emprunter. L'autre jour, j'ai vu à la télé un reportage hallucinant. A Los Angeles, un immense stade couvert avait été loué par une association d'aide aux victimes du surendettement. Environ 5000 personnes (!) attendaient dehors pendant des heures de pouvoir rentrer à l'intérieur. Là, des tables s'étendaient à perte de vue, de part et d'autre desquelles des personnes comme vous et moi se tenaient. A ceci près que d'un côté se trouvaient les vainqueurs, les usuriers, et de l'autre, les vaincus, ceux qui tentaient de conserver leur bien. Tous n'étaient pas de pauvres gens paumés qui avaient eu l'imp(r)udence de vouloir être propriétaires de leur maison alors qu'ils n'étaient qu'employés au Wallmart du coin, non, parmi eux on trouvait de nombreux cadres aux revenus plus que corrects. Ainsi cette chef d'entreprise qui se versait un salaire de 7000 dollars par mois avant la crise, somme réduite de moitié depuis. Femme seule, elle se battait pour garder sa maison. Depuis des mois, elle essayait de rencontrer son conseiller bancaire qui était aux abonnés absents. Là, elle jouait son va-tout. Une heure après, on la voyait ressortir, sourire aux lèvres, elle avait pu renégocier son prêt ... en l'étalant sur 20 ans ! En somme, la banque lui faisait une fleur alors qu'en réalité, pour le même montant prêté, celle-ci  allait s'enrichir  davantage en allongeant la durée des traites. Hier, nous avions rendez-vous avec notre conseiller bancaire pour un prêt immobilier. Nous sommes de bons clients, même si chez nous seul mon mari touche des revenus de son travail, la crise m'ayant personnellement atteinte en me privant des miens. Mais bon, nous avons vendu notre appartement rennais et avons donc un petit pécule en guise d'apport. Nous discutons taux, durée et assurances. Et puis, sans rire, notre banquier nous parle de la garantie d'emprunt. En gros, un organisme se porte garant pour nous, moyennant finances évidemment, pour que, en cas de coup dur, la banque retrouve ses billes. J'ai réfléchi et lui ai fait remarquer que je trouvais fort de café (pas en ces termes-là) que la banque, non contente de nous prêter de l'argent moyennant intérêts et principal, comme aurait dit La Fontaine, ne prend aucun risque ! Il l'a admis poliment. Franchement, banquier, n'est-ce pas un job de rêve ?       

jeudi 20 janvier 2011

Mon père, les Capucins et "Bambi" Moga

En Afrique, on dit qu'un vieillard qui meurt c'est une bibliothèque qui brûle. Mon père n'est pas un vieillard, du moins pas encore, c'est un monsieur de 76 ans dont les yeux bleus gardent tout leur éclat et la mémoire sa  vivacité. Il se trouve que notre nouveau quartier est celui de sa jeunesse, celui où à 16 ans, il travaillait comme barman aux Capucins. Le Marché des Capucins pour les Bordelais, c'est une véritable institution, le ventre de Bordeaux, le seul quartier qui du 19è siècle au milieu des années 70 s'animait lorsque tous les autres dormaient. Hier, j'ai suivi pas à pas mon père sur les traces de son passé. Au 11 de la rue Clare, il a fini par repérer les stigmates de ce qui avait été le café où il servait. Sur une façade grise, un rideau métallique à demi baissé est surmonté d'une enseigne sur laquelle on peut lire "Phone - Fax - Internet", trois vocables qui auraient plongé Gaby, le patron du bistrot disparu prématurément rongé par l'alcool et le tabac, dans un abîme de perplexité. Papa a hésité un peu, a traversé la rue et a reconnu dans une boucherie halal ce qui avait été autrefois une crèmerie. C'est bien là, s'est-il exclamé, du café, je voyais la fille des crémiers ouvrir sa boutique, une jolie fille a-t-il ajouté. Je n'en saurai pas plus. Juste à côté, c'était un entrepôt de bananes. Tous les mandataires et les routiers convergeaient vers les Capucins aux premières heures de la nuit et chacun venait se réchauffer d'un café ou d'une gratinée. Ils avaient leurs habitudes et chaque bistrot, son ambiance et sa clientèle de fidèles.  A l'angle de la rue Clare et de la rue Bergeret, c'était d'ailleurs un oncle de mon père, Tonton Charles, qui tenait le "Ramuncho". Papa se levait tous les jours à une heure du matin, remontait à pied le Cours de la Marne depuis la Gare St Jean, rasant les murs car la nuit était noire et les lampadaires rares. Il travaillait au café qu'à 20 heures, heureux pendant le coup de feu du mitan de la nuit à la fin de la matinée, et s'ennuyant ferme l'après-midi quand la fatigue commençait à se faire sentir et que seuls quelques poivrots tenaient encore le zinc. Et cela tous les jours du lundi au samedi. Heureusement, le dimanche c'était relâche et il pouvait alors aller au stade de rugby voir évoluer les frères Moga, ces figures des Capucins, bouchers et crémiers de leur état.  Soixante ans après, j'ai vu briller les yeux de mon père pendant qu'il me parlait d'Alphonse dit Fonfon, d'André, et surtout d'Alban dit Bambi, 1 m 87 pour 109 kg, 22 fois sélectionné en équipe de France.  Si une rue de Bordeaux porte désormais leur nom, aucune rue ne portera jamais celui de mon père ni d'aucun de ceux à qui le travail ne faisait pas peur, dans les années cinquante aux Capucins.